Oumarou Paul Koalaga : «Les sociétés civiles japonaise et africaine travaillent au développement du continent»

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Posted on by B-Demain

Du diplomate burkinabè, Oumarou Paul Koalaga, l’on pourrait dire qu’il est le plus japonais des leaders de la société civile ouest-africaine qu’il représente au sein de la société civile africaine traitant avec l’empire du soleil levant.

Le directeur exécutif de l’ONG Diplomatie et Paix Internationales (2PI) vient en effet de rentrer du Japon, où il a séjourné du 15 au 24 mars 2016 dans le cadre des préparatifs de la sixième Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (TICAD VI) ; prévue pour se tenir les 27 et 28 août prochains à Nairobi, au Kenya.

De cette conférence de Nairobi, ses dispositifs préparatoires, de la nouvelle vision des relations nippo-africaines, Oumarou Paul Koalaga en parle, avec force conviction, dans cette grande interview exclusive.

Au Japon, le diplomate burkinabè, Oumarou Paul Koalaga a représenté valablement la société civile ouest-africaine à la rencontre préparatoire de la TICAD VI de Nairobi

Au Japon, le diplomate burkinabè, Oumarou Paul Koalaga a représenté valablement la société civile ouest-africaine à la rencontre préparatoire de la TICAD VI de Nairobi

Burkina Demain : Vous venez de séjourner au Japon dans le cadre des préparatifs de la sixième conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique. De quoi a-t-il été question au cours de ce séjour d’une dizaine de jours ?

Oumarou Paul Koalaga : Notre séjour d’une dizaine de jours au Japon s’est articulé autour de deux grands rendez-vous majeurs à Tokyo du 16 au 20 mars 2016 et à kyoto du 21 au 23 mars 2016.

A Tokyo, nous y étions dans le cadre des préparatifs du prochain sommet de la TICAD VI qui se tiendra pour la première fois en terre africaine depuis sa création en 1993, les 27 et 28 aout 2016 à Nairobi, au Kenya.

Cette rencontre dénommée en anglais (TICAD people’s Forum) concernait spécifiquement les sociétés civiles africaine et japonaise.

Les échanges entre la société civile africaine représentée par la Civic Commission for Africa (CCfA) ou encore la Commission de la Société Civile Africaine et son homologue japonais la Japanese Civic Network for TICAD (JCNT /AFri-Can) ont permis d’harmoniser leurs évaluations respectives sur le suivi de la TICAD V de 2013 tenue à Yokohama, au Japon d’une part et de travailler à présenter un plaidoyer commun sur des problématiques en allant dans le sens d’une meilleure amélioration des conditions de vie des populations africaines à l’occasion de la TICAD VI qui aura lieu à Nairobi au Kenya.

Ce plaidoyer s’adressera aux Chefs d’Etats africains et au Premier Ministre Japonais, SEM Shinzo Abe, ainsi qu’aux partenaires multilatéraux qui sont par ailleurs co-organisateurs de cette conférence à savoir la Commission de l’Union africaine, le PNUD, le Bureau du Conseil spécial du SG de l’ONU pour l’Afrique et la Banque Mondiale.

Notre présence à Tokyo nous a également permis de mieux faire connaitre l’Afrique à la société japonaise et vice-versa à travers des conférences-débats animées par les deux parties sur des sujets d’intérêts communs.

Pour Kyoto, l’Afrique a eu l’honneur, par l’entremise de la société civile japonaise qui est désormais son allié stratégique dans le processus de la TICAD, de prendre part au « Dialogue de la Société civile du G7 » aux cotés des Représentants des 7 pays membres du G7 en prélude au sommet du G7 qui aura lieu les 26 et 27 mai 2016 à Ise-Shima, au Japon.

Ce fut une excellente occasion de faire entendre la voix de l’Afrique à travers un plaidoyer pour la prise en compte dans les négociations des grandes problématiques du moment qui sont entre autres, les conflits de façon générale, le terrorisme, les réfugiés et les migrations, les changements climatiques, la sécurité alimentaire, la santé, le développement durable et le développement des infrastructures pour ne citer que ces quelques exemples.

Burkina Demain : Quel rôle joue précisément la société civile dans le processus TICAD ?
Oumarou Paul Koalaga : La société civile japonaise et africaine joue tout naturellement le ou les rôles qui entrent dans leurs champs de compétence qui sont globalement la veille ou le contrôle des activités gouvernementales et des actions publiques, le plaidoyer pour la prise en compte de certaines initiatives et actions au profit des populations et enfin la sensibilisation sur des thématiques d’intérêts publics.
Pour ce qui est plus spécifiquement du processus TICAD, les deux sociétés civiles se positionnent comme de véritables vecteurs “d’interaction et de complémentarité entre les initiatives publiques et celles de la société civile”.
De façon pratique, nous suivons et évaluons à notre niveau le travail du «Comité de suivi des plans d’actions » des différentes TICAD. Nous relevons les insuffisances et les portons à la connaissance des différents acteurs impliqués dans le processus pour des réajustements et ou leur prise en compte dans les prochains plans d’actions.
Les deux sociétés civiles japonaise et africaine ont essayé à titre d’exemple d’évaluer entre autres ce qui a été réalisé à ce jour depuis la précédente TICAD de 2013 en nous appuyant sur la ‘’Déclaration de Yokohama de 2013’’ et son plan d’action quinquennal 2013-2017.

Burkina Demain : Globalement, quelle appréciation faites-vous de votre participation à cette rencontre préparatoire de la TICAD VI?
Oumarou Paul Koalaga : La rencontre a été très satisfaisante au regard de ce que nous avons évoqué plus haut. Nous avons surtout apprécié l’ambiance qui a prévalu lors de nos travaux. On note au niveau des deux sociétés civiles une véritable volonté de travailler pour le développement de l’Afrique dans un respect mutuel et dans une franche collaboration.
Ce qui nous guide fondamentalement, c’est le bonheur et la prospérité des populations africaines avec comme modèle de développement et de progrès, l’expérience japonaise.

Burkina Demain : Y-a-t-il d’autres rencontres préparatoires en vue ?
Oumarou Paul Koalaga : On aura une dernière rencontre préparatoire à Banjul, en Gambie, les 30 et 31 mai 2016 avant le sommet de la TICAD VI de Nairobi. Cette rencontre aura lieu à la veille de la rencontre Ministérielle du processus TICAD qui prépare Nairobi, les 1er et 2 juin 2016.
Bien avant, on a eu une autre rencontre préparatoire à Djibouti les 13 et 14 mars 2016 à l’occasion de la rencontre des experts et hauts fonctionnaires impliqués dans le processus de la TICAD et plus spécifiquement de la TICAD VI à venir.

Burkina Demain : Quel sera précisément l’objet de chacune de ces rencontres préparatoire en vue?
Oumarou Paul Koalaga : Pour la rencontre de Banjul, il s’agira de rencontrer notamment les Ministres des Affaires étrangères et autres Ministres qui y seront présents, le corps diplomatique, les représentants des organisations internationales et interafricaines, le secteur privé pour présenter notre structure et obtenir leur soutien dans le cadre de notre plaidoyer pendant la TICAD VI.
Mais, il s’agira surtout d’échanger avec la société civile de la Gambie tout en leur sensibilisant sur l’opportunité de recevoir la TICAD en Afrique. Nous allons aussi recueillir leurs attentes sur le sujet.

Burkina Demain : Toutes ces rencontres visent à assurer un certain succès à la 6e TICAD qui aura lieu, vous l’avez déjà dit, du 27 au 28 août à Nairobi en Kenya. Qu’est-ce qui va changer dans cette conférence Japon-Afrique, à part le fait que c’est la première fois qu’elle va se tenir en terre africaine après cinq éditions ?
Oumarou Paul Koalaga : Le fait qu’elle se tienne en Afrique est un signal fort car cela montre bien que le Japon est véritablement engagé à tenir ses promesses qui consistent fondamentalement à aider le continent africain à s’approprier son propre développement avec l’aide des partenaires multilatéraux.
Il faut dire la TICAD VI attend plus de 6000 participants qui viendront d’Afrique et du Japon et de diverses organisations internationales. C’est donc un gros défi pour l’Afrique en termes organisationnel.
Un autre fait, l’Union africaine qui fait désormais partie des co-organisateurs de la conférence depuis 2013 saura en tant qu’organisation continentale défendre valablement l’Agenda 2063 qui est la vision stratégique à long terme de l’Afrique.
Cela souligne également la détermination de l’Afrique et du Japon à travailler ensemble pour accélérer la croissance, le développement durable et la réduction considérable de la pauvreté et des grandes endémies sur le continent Africain.

Enfin la participation et la forte implication désormais de la société civile des deux continents, asiatique et africain, ce qui ne fut pas le cas lors des présentes éditions, permettra de réaliser une grande avancée dans la coopération Sud-Sud, qui est la plus grande spécificité de la TICAD.

Burkina Demain : Cette TICAD a-t-elle vraiment un impact sur la vie des africains depuis qu’elle se tient ?
Oumarou Paul Koalaga : Lors de TICAD V à Yokohama en 2013, le gouvernement japonais a décidé d’engager 32 milliards de dollars sur cinq ans pour améliorer les infrastructures et renforcer les capacités en ressources humaines, conformément aux principes directeurs d’appropriation par les Africains et de partenariat international.
Le Japon a également investi 3,5 milliards de dollars en aide publique au développement (ADP) afin de faciliter la mise en œuvre de la matrice. Cette somme représente 25 % des 14 milliards de dollars engagés lors de la Conférence au titre de l’ADP sur un total de 32 milliards de dollars.

Burkina Demain : Y- a-t-il eu des études qui attestent véritablement de l’apport de tous ces investissements japonais sur l’amélioration des conditions des peuples africains ?
Oumarou Paul Koalaga : Sur le terrain et selon des études concordantes, la JICA qui est l’agence de coopération du Japon, conduit de façon satisfaisante des projets de tous genres ; de l’éducation à l’environnement en passant par la santé, l’agriculture. Ces projets sont conformes à la charte de la coopération au développement du Japon, aux objectifs de développement durable (ODD) et à l’Agenda 2063, établi par l’Union africaine (UA) en tant que vision à long terme pour l’Afrique.
La JICA soutient la coopération Sud-Sud, car elle estime qu’il est fondamental que les pays en développement approfondissent leurs liens en contribuant à leur développement mutuel. Dans le même esprit, la JICA utilise largement la coopération triangulaire, où les pays développés, les institutions internationales et les pays en développement travaillent ensemble au déploiement de l’aide.

Oumarou Paul Koalaga a livré aussi une communication sur le rôle de la société civile sur l'évolution de la situation politique au Burkina Faso

Oumarou Paul Koalaga a livré aussi une communication sur le rôle de la société civile sur l’évolution de la situation politique au Burkina Faso

Burkina Demain : En retour, qu’est-ce que le Japon gagne dans sa coopération avec l’Afrique ?
Oumarou Paul Koalaga : Ne le cachons pas, la TICAD constitue, pour la partie nipponne, un instrument de visibilité pour une meilleure présence diplomatique en Afrique et dans le monde. En réalité, l’Afrique est un continent lointain pour la population japonaise. Les TICAD sont donc des occasions pour le gouvernement japonais de montrer à sa population, à la communauté internationale et surtout aux pays africains, la contribution qu’il apporte à l’Afrique.
Le fait qu’autant de chefs d’Etat et des personnalités internationales se rassemblent au Japon est un signal fort, simple et efficace pour le gouvernement japonais. Ce processus TICAD est également une occasion de communication du gouvernement sur sa politique de la coopération pour l’Afrique.
Plus explicitement, en se référant à l’édition 2012 du Livre bleu de la diplomatie japonaise, on note que l’Afrique constitue une région de plus en plus importante pour l’Archipel, pour les trois raisons suivantes :
– S’impliquer dans la résolution des problèmes rencontrés par l’Afrique est un devoir pour le Japon, en tant que nation responsable au sein de la communauté internationale, et renforce la confiance internationale dans le Japon.
– L’Afrique, continent riche en ressources naturelles et de plus en plus peuplé, représente un important marché potentiel, destiné à croître, avec lequel le Japon doit renforcer ses liens économiques ;
– La coopération avec les nations africaines est indispensable pour parvenir à la résolution de problèmes d’envergure mondiale, comme la réforme du conseil de sécurité des Nations unies ou le réchauffement climatique, la lutte contre le terrorisme etc.

Burkina Demain : Le Japon n’est pas le seul Etat de l’Asie à s’intéresser à l’Afrique, il y a aussi l’Inde et surtout la Chine dont le président est venu l’année dernière rencontrer les dirigeants du continent. Peut-on s’attendre, dans le cadre de ces rivalités entre géants asiatiques qui ne disent pas leurs noms, à des annonces fortes à Nairobi de la part de Tokyo ?
Oumarou Paul Koalaga : Je crois que sur cette question, je ne saurais anticiper sur ce qui va être annoncé. En tout état de cause, je crois que cela va continuer dans la même tendance en termes d’accompagnement et de décaissements pour soutenir les projets. Ces fonds serviront essentiellement à financer les infrastructures, la formation professionnelle, le secteur de la santé et de l’agriculture. Si le Japon souhaite rivaliser avec la Chine dans la conquête du continent, elle doit aussi le faire par l’intermédiaire de ses entreprises. En effet, le Japon souhaite apporter une dimension nouvelle dans ses relations avec l’Afrique grâce à ses programmes d’investissements et à ses aides dans de nombreux secteurs d’activité.
Pour les pays africains, il est bon de rappeler que la possession d’immenses potentialités minérales (or, bauxite, diamant, terres rares, etc.) ne constitue pas une richesse tant que les minerais ne sont pas exploités économiquement. Le Japon peut être un partenaire pour aider les Africains à domestiquer progressivement la technologie afin de construire des sentiers de croissance et de développement propres à leur environnement.

Burkina Demain : Le Japon a-t-il vraiment aujourd’hui les moyens de sa politique étrangère, au regard des difficultés qu’il rencontre depuis quelques années pour relancer son économie ?

Oumarou Paul Koalaga : Autrefois premier donateur mondial à l’endroit des pays en développement, le Japon occupe désormais la cinquième place avec (9,2 Milliards de Dollar, soit 0,19 % de son Revenu National Brut). Si la baisse a été constante ces dernières années en raison d’une dépression prolongée de son économie, le séisme tragique au Japon en 2011 a aussi été à l’origine d’une réduction de l’aide publique au développement (APD). Néanmoins, non seulement l’Afrique a été épargnée, mais elle a également vu sa part d’Aide Publique au Développement augmenter au fil des ans. Au passage, le Japon est la troisième puissance économique derrière les Etats unis et la Chine.

Burkina Demain : Donnez-nous deux raisons qui militent à ce que l’Afrique privilégie ses relations avec le Japon qu’avec une autre puissance de la région ?
Oumarou Paul Koalaga : L’aide au développement du Japon, résolument indépendante, emprunte une voie différente de l’aide fournie par les autres pays développés dans le cadre de la coopération Nord-Sud.
Le Japon offre des opportunités pour construire des modèles économiques qui permettent la réussite des pays africains dans l’apprentissage de la technologie et des méthodes de travail et d’organisation. La discipline et le travail étant les véritables clefs de la réussite nippone.

Burkina Demain : La société civile africaine a-t-elle des attentes particulières par rapport à cette 6e conférence de TICAD de Nairobi ?
Oumarou Paul Koalaga : Tout d’abord la prise en compte de son plaidoyer qui sera présenté devant les organisateurs multilatéraux et les gouvernements du Japon et des Etats africains.
Ensuite, à l’heure où les débats portent sur l’efficacité de l’aide, il faudra travailler sur la TICAD pour la faire devenir le vrai moteur d’une nécessaire amélioration de la coopération japonaise, plutôt qu’un événement diplomatique et ponctuel.
La société civile japonaise et africaine souhaitent travaille dans ce sens pour jouer un rôle plus important dans ce processus.
Enfin, en terme de développement, et quel que soit le domaine ou le niveau d’application, nous pensons qu’impliquer réellement des populations sera toujours plus utile et nécessaire que n’importe quel instrument d’action publique venue du haut.

Entretien réalisé par Bazomboué Grégoire Bazié
Burkina Demain

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